VALIDER LE MILITANTISME SYNDICAL : LE CAS DE LA MARTINIQUE

17-08-2008 16:31:36

COLLOQUE INTERNATIONAL
« L’EXPERIENCE PROFESSIONNELLE ET PERSONNELLE EN QUESTIONS »

Organisé par l’Equipe de Recherche Technologique Education (ERTe) « Reconnaissance Expérience Valorisation - REV » interne au CEDITEC EA 3119
Université Paris XII Val-de-Marne - CRETEIL
24 et 25 mai 2005

Intitulé de la communication :
« L’approche expérientielle de l’action syndicale pour la validation. Le cas de la Martinique. »
Danielle LAPORT - Sociologue


Pourquoi vouloir ramener au contexte martiniquais, la thématique de l’expérience et de sa reconnaissance qui fait désormais l’objet d’une loi qui concerne l’ensemble du territoire français ?
Le concept d’expérience est problématique puisqu’il nous rassemble aujourd’hui autour de l’Equipe de Recherche Technologique « REV », comprenons « Reconnaissance Expérience Valorisation ». C’est dire que cette thématique ne va pas de soi. Par ailleurs, toutes les interventions expriment une préoccupation quant à une profession, un groupe d’intérêt, les pratiques d’une population, une catégorie, un dispositif.
Moi, je vous propose une déclinaison supplémentaire et pas des moindres, car complexe, il s’agit de tenter d’analyser la réalité de l’expérience au sein d’un groupe d’intérêt : les syndicats de salariés et d’en rechercher le sens et la signification dans une micro société insulaire : la Martinique.
C’est en fait à une approche à double entrée, groupe et territoire, que je convie. Aussi, après vous avoir présenté le contexte des relations sociales en Martinique, je tenterai d’esquisser la problématique de l’expérience acquise par les salariés qui évoluent au sein des organisations syndicales de la Martinique, en vue de sa reconnaissance pour la validation.

Le contexte
Depuis l’année 2000, les organisations patronales et syndicales de la Martinique tentent d’établir de nouvelles relations en vue de moderniser le dialogue social. Tel est le terme retenu dans la résolution, signée par les représentants des organisations syndicales et patronales.
Cette résolution et son soubassement font suite à un climat social très tendu au cours des années 1990.
- Grève sur le port : 3 mois (je rappelle que la Martinique est une île, et que le port est un axe central pour l’approvisionnement et l’exportation),
- Grève des banques : 5 mois
- Le point d’orgue a été le conflit TOYOTA, qui a duré 6 mois et qui a été d’une extrême violence physique et psychique pour les parties en conflit.
Face à cette situation délétère dans les relations sociales dans le travail, la Martinique atteint 57 000 jours non travaillés pour fait de grève en 1998, le Ministère du Travail décide de lancer, via l’INTEFP, une session sur le dialogue social intitulé « Dialogue social et développements ».
Cette session qui a réuni les représentants de toutes les organisations patronales et de quelques organisations syndicales, avait pour objectif de favoriser la rencontre entre les acteurs du monde de l’entreprise en dehors des conflits, c’est-à-dire à froid, afin qu’ils se connaissent, se reconnaissent pour développer un autre type de rapport dans le travail.
Si du côté du patronat, cette initiative a été accueillie favorablement, du côté des syndicats les réactions et les prises de position ont été diverses. Certaines centrales syndicales ont fortement critiqué cette démarche. Ce sujet a créé des divisions au sein de certains syndicats.
Le paysage syndical martiniquais se compose des organisations interprofessionnelles suivantes :
- CGTM
- CDMT
- CSTM
- CGTM-FSM
- FO
- CFTC
- UGTM
- CFE-CGC.

Cette atomisation des organisations syndicales sous-tend les réalités suivantes.
La première réalité concerne les syndicats tels que FO, CFTC, CFE-CGC qui sont la simple déclinaison des syndicats français en Martinique.
La deuxième réalité regroupe les organisations telles que la CDMT, la CSTM, l’UGTM. Ces trois syndicats revendiquent le « fait syndical martiniquais ». La CSTM et l’UGTM sont des syndicats indépendantistes, ils n’ont aucun accord de coopération avec les syndicats de France. La CDMT a des accords de coopération avec la CFDT, mais depuis décembre 2004, cet accord n’existe plus et une scission s’est opérée au sein de ce syndicat entre les tenants d’un syndicat fortement imbriqué politiquement avec le Groupe Révolution Socialiste et les tenants d’un syndicalisme se voulant être en dehors de tout courant politique et souhaitant être la simple déclinaison de la CFDT en Martinique.
La troisième réalité concerne la CGTM et la CGTM/FSM. En 1990, une scission donne naissance à ces deux syndicats. La question du parti communiste et de la chute du mur de Berlin est au cœur de cette scission. Par ailleurs, la CGTM perdait régulièrement des adhérents au profit de la CSTM. Un courant porté par les thèses trotskistes provoque la scission en 1990. La CGTM véhicule les thèses de lutte ouvrière, c’est le premier syndicat de la Martinique, alors que la CGTM/FSM habité par le parti communiste moribond perd régulièrement des adhérents.
C’est dans ce contexte que le Ministère du Travail tente d’initier cette démarche autour du nécessaire développement de nouvelles pratiques pour le dialogue social en Martinique.
Les tenants du « oui » pour cette démarche sont FO, CGTM/FSM, CFE-CGC, CFTC.
Les tenants du « non » sont la CSTM, l’UGTM. Mais à l’intérieur de la CSTM, des syndiqués décident de participer à la démarche. Ils ne sont pas autorisés à utiliser le nom de la CSTM.
Pour la CGTM, le « oui » est assorti d’une obligation de résultat pour le patronat qui devra traduire sa volonté réelle de dialogue social ». Son secrétaire Général adjoint, Louis MAUGEE, ne dit-il pas que « la Martinique devra connaître un Grenelle social » ? Il convient de souligner qu’à l’intérieur de la CGTM, les positions divergent sur cette approche du dialogue social. Cette situation est un peu analogue au sein du syndicat CDMT. Pour cette partie réfractaire à la démarche « dialogue social », il ne fallait à aucun prix se retrouver autour d’une table avec le patronat pour construire « à froid » de nouvelles relations sociales dans le travail. Seule la lutte est significative dans un pays comme la Martinique au sein duquel les « békés » possèdent plus de 80 % de l’économie. Participer à cette démarche, c’est « entériner la situation économique de la Martinique ».

C’est ainsi que depuis l’année 2000, la donne syndicale ainsi que le concept de dialogue social font surface dans une société où le paritarisme ne s’exprimait que dans le cadre classique des questions de formation, à travers les OPCA, au sein des organismes tels que la Sécurité Sociale, la CAF, l’ASSEDIC. Toutes structures qui se sont inscrites depuis fort longtemps dans le paysage institutionnel et qui participent de la théorie de l’ordre, donc de la gestion. Ces structures présentent fort souvent des limites, et ne répondent pas toujours aux attentes du plus grand nombre. Pourtant, les syndicats de salariés ne développent pas d’offensives contre ce type de structure et se battent très souvent pour y siéger. On y trouve les syndicats qui ont des affiliations avec les organisations syndicales françaises (FO, CGC, CFTC, la CGTM/FSM), la CSTM et l’UGTM en sont exclues, la CGTM et la CDMT sont oubliées dans certaines institutions paritaires.
Les passions des syndicats se crispent autour de la démarche « dialogue social » qui serait selon eux imposée par l’Etat français pour endormir les organisations syndicales. C’est ainsi que la démarche initiée en 2000, a conduit à impulser des structures nouvelles. Ces structures, si leurs missions génériques sont définies à grands traits, doivent innover pour trouver réponses aux situations des conditions de travail des salariés, à l’amélioration des relations sociales dans le travail. Au nombre de ces structures, on trouve l’Association Régionale pour l’Amélioration des Conditions de Travail (ARACT), l’Institut du Travail de la Martinique (ITM) en cours de création, la liste des médiateurs en binôme. Ces structures de développement relèvent davantage de la logique de l’innovation. Tout est dans la créativité, dans le degré d’innovation.
C’est ainsi qu’entre théorie de l’ordre et théorie de l’innovation ou de l’action, les syndicats de salariés en Martinique adoptent des positions qui interpellent quant à leur expression d’un « vouloir être martiniquais ».

Cette situation me conduit à interroger la question de l’expérience, de sa reconnaissance et de sa validation, à l’aune de ce contexte, qui me semble-t-il, ne peut pas être neutre sur le contenu du savoir-faire. Un savoir-faire acquis dans le cadre de la théorie de l’ordre et un savoir-faire acquis dans le cadre de la théorie de l’innovation, peuvent-ils revêtir la même signification ?

Dialectique entre le concept de l’approche expérientielle et les pratiques martiniquaises.
J’ai fait le choix d’introduire dans l’intitulé de ma communication le concept « d’approche expérientielle », cela n’est pas anodin.
En effet, contrairement à l’expérience empirique qui s’appuie sur le principe de « essai/erreur », l’approche expérientielle est habitée par une démarche intentionnelle continue et progressive. L’approche expérientielle se situe dans une dimension réflexive.
En m’appuyant sur les phases de l’approche expérientielle décrite par David KOLB, je ferai un parallèle avec la situation du patronat et des organisations de salariés, qui contre vents et marées, entendent travailler sur la question de la démarche concertée et du dialogue social en Martinique.

La 1ère phase est l’observation concrète. Elle consiste à vivre une situation d’expérience authentique dans laquelle se pose un problème réel qui permet de stimuler la pensée. Cela suppose que la situation pose quelque problème obligeant à la pensée.
Pour la Martinique, la préoccupation majeure donc le problème qui oblige à la pensée, consiste à faire évoluer les rapports dans le travail, dans une société au sein de laquelle, les possédants, ceux qui détiennent l’économie sont les descendants des colons. Ces rapports sont fortement « racialisés » (cf conflit TOYOTA : « sale nègre », « chien de blanc », « Ti chien créole »). Comment dépasser les rapports blancs / noirs pour construire des rapports basés sur le respect, la dignité humaine ? Comment accepter la partie syndicale des salariés comme composante naturelle de la relation de travail ? Le respect de la dignité humaine et la reconnaissance de l’autre conduiront sans aucun doute à faire évoluer les situations de travail des salariés, non sous la pression (débrayage, grève…), mais dans le cadre d’une gestion naturelle des hommes et des femmes qui œuvrent au quotidien dans les entreprises, qui font la société martiniquaise.
La session sur « dialogue social et développements » a permis de tester la rencontre à froid des organisations patronales et syndicales guère habituées à avoir cette posture.

La 2ème phase est l’observation réflexive. Elle consiste à faire des observations sur l’expérience vécue et à réfléchir à leur signification en considérant différents points de vue.
En Martinique, cette phase s’est concrétisée par les enseignements sur la session sur « dialogue social et développements » à laquelle ont participé toutes les organisations patronales et quelques organisations syndicales. Il s’agit d’interpréter l’expérience passée dans les rapports au travail et dans l’expérience vécue au cours des 6 mois de la session. Cette étape a fait l’objet d’un état des lieux rédigé par les parties. Il s’est également agi de tirer les enseignements des conditions pour un mieux vivre ensemble.

La 3ème phase est la conceptualisation abstraite. Elle consiste à créer des concepts et à formuler des généralisations qui intègrent les différentes observations et réflexions. Les propositions des auditeurs de la session « dialogue social et développements » participent de cette approche. Les structures proposées ne répondent pas aux règles du traditionnel consensus de la société française, mais entendent participer à la construction d’un compromis de coexistence.

La 4ème étape est celle de l’expérimentation active. Elle consiste à soumettre les concepts au test de la réalité. En Martinique, la création des structures paritaires, telles que l’ARACT, la liste des binômes médiateurs, entend être éprouvée.

A travers cet apprentissage expérientiel de nouvelles modalités d’expression de la démocratie sociale, il s’agit de se poser la question du contenu de l’expérience :
- au sein des institutions classiques du paritarisme, qui s’apparentent à l’ordre
- au sein des nouvelles structures intermédiaires de socialisation (ARACT…) qui appellent l’écriture d’un nouveau contrat social pour la Martinique.

Vers la reconnaissance des expériences militantes
Aussi, les représentants des organisations syndicales qui contre l’avis d’une partie importante des syndiqués, voir des leaders, ont souhaité relever le défi d’une nouvelle approche possible des relations sociales dans le travail, peuvent-ils peser le même poids dans la balance de la validation, que ceux qui évoluent dans les structures paritaires classiques ?
Ces représentants syndicaux développent des compétences inédites. Un dirigeant et non des moindres, puisque dirigeant d’une organisation patronale, me disait il y a quelques jours : « Nous, dirigeants, n’avons aucun mérite dans la démarche de dialogue social impulsée il y a 4 ans en Martinique, parce que nous avons beaucoup de jeunes dirigeants békés qui sont dans notre organisation et ont une autre vision des relations sociales, tant dans la société martiniquaise, que dans les relations de travail. Ce sont eux qui tout naturellement portent ce nouveau souffle. Mais en face, dans les organisations syndicales, ce ne sont pas de nouveaux syndicalistes, ce sont toujours les mêmes. Ils sont obligés, en permanence d’ajuster leurs actions. Cette approche consiste pour eux à ranger la hache de guerre, et à reconnaître l’autre partie pour discuter. Ce sont les syndicalistes qui sont obligés d’opérer ce changement. »
En conséquence, ce sont de nouveaux comportements qui doivent habiter les représentants des organisations syndicales, engagés dans la démarche dialogue social.
Ce niveau d’analyse doit alors s’enrichir du concept d’engagement qui sous-tend la recherche d’un mieux vivre ensemble.
Dans un contexte de mutations des relations sociales et dans une approche politique qui conduit les élus martiniquais à revendiquer davantage de responsabilité pour la Martinique, n’est-il pas urgent de distinguer parmi les forces sociales, celles qui participent d’un statu quo, d’une évolution des pratiques tout en voulant réduire les inégalités reconnaissant le rapport de domination exacerbé, ou d’une radicalisation des positions sur la base des rapports de domination ? Quelles sont les compétences qui sont sollicitées dans chacune de ces postures ?
Dans cette logique, il apparaîtrait intéressant de tenir compte des postures occupées par les représentants des syndicats dans les structures paritaires, la durée des mandats.
Faut-il donner un bonus à ceux qui siègent dans les structures paritaires issues des nouvelles démarches du dialogue social qui prennent des risques vis-à-vis de leur base et tentent d’inscrire une nouvelle page pour l’histoire des relations sociales en Martinique?
Cette question habite aujourd’hui un certain nombre d’acteurs. En partenariat avec l’Université Paris XII Val-de-Marne, la DTEFP, l’Université des Antilles et de la Guyane, l’ARACT Martinique propose aux dirigeants et salariés qui évoluent au sein des Institutions Représentatives du Personnel de la Martinique d’intégrer une licence sur la gestion des espaces sociaux (Instances représentatives du personnel) au sein des organisations de travail. Dans la dynamique de la validation des acquis de l’expérience, l’exercice de la représentation salariale, à travers le syndicat est l’élément central d’appréciation. Doit-on privilégier celles et ceux dont les organisations syndicales participent à l’émergence de nouvelles relations sociales en Martinique ? Ou faut-il faire fi des efforts déployés par certaines organisations syndicales ?

A travers ces quelques éléments de ma réflexion, il semblerait que la validation des acquis de l’expérience puisse laisser la porte ouverte à des biais. En accord avec la société ou battant en brèche les données de la société, la validation de l’expérience sera-t-elle appréciée sous l’angle de la théorie de l’ordre, la théorie de l’innovation ou la théorie de la révolution ? L’appréciation pour la validation des expériences militantes et sociopolitiques ne seraient-elles pas un véritable objet de travail, afin de ne pas léser les militants qui s’inscrivent dans les approches portées par les théories de l’innovation et de la révolution ? Quels peuvent être les garde-fous ?

Voilà mes premières réflexions et interrogations sur cette thématique.


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LA DIMENSION SOCIALE DU DEVELOPPEMENT DURABLE

17-08-2008 15:36:20


COLLOQUE EDUCATION NATIONALE
EDUQUER AU DEVELOPPEMENT DURABLE : VERS UNE NOUVELLE CITOYENNETE

Jeudi 22 mars 2007 - ATRIUM - MARTINIQUE



LA DIMENSION SOCIALE DU DEVELOPPEMENT DURABLE

Danielle LAPORT
Docteur en Sociologie – Ingénieur Social
Sociologue-chercheur, membre de l’Equipe de Recherche « Reconnaissance, Expérience, Valorisation (REV) » - Université Paris XII Val-de-Marne
Membre de REDFORD, réseau d’Universités de la Caraïbe et de l’Amérique Latine
Directrice ARACT Martinique – Déléguée Régionale ANACT


Je vous invite à partager une réflexion sur la complexité de la dimension sociale du développement durable pour mieux entrevoir les différents enjeux qui s’y rattachent. La « durabilité sociale » est un terrain relativement vierge, car sensible.
Pour aborder cette question, plusieurs voies s’offraient à moi. J’ai opté pour une voie qui, je l’espère, fera débat car questionnant les schèmes dominants. Forcément, cette approche ne balayera pas l’ensemble des concepts qui irriguent la question sociale. Considérons alors que c’est le début d’une réflexion qui permettra de dépasser la durabilité strictement écologique.

Que range-t-on sous l’expression « soutenable socialement » ?

Tous les écrits sur le développement durable invitent à considérer équitablement l’économie, le social et l’environnement. On omet très souvent d’introduire l’approche solidaire. Cette notion de solidarité, est à mon avis, très importante car elle introduit une nouvelle manière d’appréhender le rapport social dans la société. La notion de solidarité, qui tente une nouvelle approche « du mieux vivre ensemble » c’est-à-dire de la socialisation, est malheureusement occultée au profit d’une multitude de dimensions ou piliers comme la culture, la politique, l’éthique notamment. On peut s’amuser à enrichir ou alourdir à volonté le développement durable de dimensions ou piliers. La question principale est de donner une colonne vertébrale au développement durable. Il me semble que la solidarité constitue le concept central du développement durable. Il vient mettre en débat le concept de compétition, clé du système actuel.
La solidarité inscrite au cœur du développement durable appelle l’émergence d’un ordre nouveau : le développement durable dans sa philosophie, n’invite-t-il au désordre pour l’écriture d’un nouveau contrat social ? N’ayons pas peur du désordre, car comme le dit fort bien Edgar MORIN, « la dialogique de l’ordre et du désordre produit une nouvelle organisation. »
L’écriture de ce contrat social vise la construction d’un modèle de développement qui doit lutter contre la surproduction réalisée dans des conditions de non-respect de la nature et contre la surconsommation inégalement répartie engendrant des poches importantes de pauvreté.
Dès lors, il importe de s’accorder sur le sens et un contenu à donner à la notion de solidarité. Quelle forme doit-elle prendre ? Comment doit-elle se manifester dans la vie de tous les jours, dans les politiques publiques régionales, nationales, internationales ? La solidarité, c’est cette interdépendance qui implique une responsabilité mutuelle d’assistance et d’entraide réciproques entre les membres d’un groupe, fondée sur le contrat et/ou la communauté d’intérêts. La solidarité implique une connaissance des uns et des autres, une acceptation de la différence, un respect mutuel tout cela dans l’optique de l’idée de partage.
D’aucuns diront que l’idée de partage est déjà à l’œuvre dans la société avec la politique de redistribution à travers les institutions de la solidarité telles que l’assurance maladie, vieillesse, chômage, RMI, allocations familiales…On en constate les limites. Quelle autre forme de solidarité peut alors émerger dans une dynamique de développement durable et solidaire ? Comment passer d’une solidarité administrée, institutionnalisée (organique), à une solidarité plus humaine, plus spontanée ?
La solidarité devient ainsi un concept transversal du développement durable qui sera irrigué par trois autres concepts, je veux parler de l’éthique, de la culture et de l’interrelation ou interaction.
L’éthique qui est positionnée comme un pilier, n’en est pas un à mon avis. L’éthique va conditionner la dynamique économique, sociale et écologique. Edgar MORIN souligne dans son ouvrage intitulé « ETHIQUE, la méthode 6 », que la crise des fondements éthiques est produite par et productrice de :
- la détérioration accrue du tissu social en de nombreux domaines,
- la dégradation des solidarités traditionnelles,
- le morcellement et parfois la dissolution de la responsabilité dans le cloisonnement et la bureaucratie des organisations et entreprises,
- le caractère de plus en plus extérieur et anonyme de la réalité sociale par rapport à l’individu,
- le sur-développement du principe égocentrique au détriment du principe altruiste,
- la désarticulation du lien entre individu, espèce et société
- la dé-moralisation qui culmine dans l’anonymat de la société de masse, le déferlement médiatique, la survalorisation de l’argent.

Les sources de l’éthique n’irriguent plus la société. En effet,
- La source individuelle est asphyxiée par l’égocentrisme. Or, la posture d’acteur s’acquiert lorsqu’il y a une prise de conscience de sa qualité de sujet, c’est-à-dire de sa prise de conscience d’être existant et capable de réfléchir pour agir dans l’intérêt du collectif.
- La source sociale est altérée par les compartimentations, les bureaucratisations et atomisations de la réalité sociale. N’est-on pas en train de dupliquer cette même approche dans le déploiement du développement durable ? Questionnons-nous ou observons tout près de nous en Martinique, les pratiques qui se déploient ici et là, autour de la notion de développement durable. Tous ceux qui sont porteurs de la bible environnementale du développement durable, ont-ils rencontré une seule fois ceux qui sont susceptibles d’intervenir sur les dimensions sociales et économiques du développement durable ? Existe-t-il une plate-forme interdisciplinaire réunissant les acteurs de l’économie, du social et de l’environnement pour agir de manière transversale sur la question du développement durable dans les organisations de travail par exemple, je veux parler de la Responsabilité Sociétale des Organisations (RSO) ? Nous reproduisons les mêmes logiques et nous affaiblissons la philosophie du développement durable.
- La source bio-anthropologique est affaiblie par le primat de l’individu sur l’espèce. La question de la discrimination trouve là sa source.
Nous voyons donc l’importance de l’éthique dans la thématique qui nous rassemble aujourd’hui. L’éthique ou acte moral est un acte de reliance . Cette notion est importante et participe à l’enrichissement du contenu du développement durable. La crise éthique à laquelle nous assistons est une crise de la reliance « individu / espèce / société ».
Le développement durable invite à trouver un fondement à l’éthique afin de changer nos comportements, nos manières de faire, de vivre, de penser. Car avant d’être environnemental («écologique) ou économique, le développement durable est éthique. La philosophie, la sociologie, l’anthropologie doivent investir davantage la réflexion autour du développement durable pour enrichir et créer des concepts.
La question « éthique » survient lorsque des problématiques antagonistes se posent : le développement durable doit-il être une simple variable d’ajustement au système actuel (néoclassique) ou appelle-t-il l’écriture d’un autre type de société basée sur de nouveaux rapports sociaux ? Car le développement durable, loin d’être lui-même un concept, traduit l’existence d’un problème : celui de la répartition de la richesse. De manière sous-jacente, sont posées les questions de la poursuite de la croissance en l’état, la persistance des inégalités entre les individus et le constat que nos modes de vie mettent en péril l’avenir.
André MALRAUX, dans une posture visionnaire ne disait-il pas : « le XXI ème siècle sera spirituel ou ne sera pas. »

La culture n’est pas un pilier du développement. Elle contribue à donner du sens aux piliers économique, social et écologique. Il est important de saisir le concept de culture, car il participe et nourrit de manière décisive toutes nos interactions, nos interrelations. La culture est au cœur de nos pratiques, de nos représentations, de nos jugements et évaluations. Loin du folklore, des beaux-arts, la culture renvoie à l’ensemble des réponses socialement (i.e. collectivement) élaborées en référence à des situations concrètes auxquelles les individus sont confrontés. Ces réponses, qui doivent être partagées par tous les individus qui vivent à un moment donné dans un contexte donné, leur servent de référence. Cette définition du concept de culture est intéressante, parce que la culture n’apparaît plus comme un construit, mais comme une véritable construction sociale, elle n’est plus figée. Cela explique d’une part la diversité des cultures et d’autre part leurs transformations plus ou moins lentes. Si le développement durable pose la problématique centrale de la solidarité, dès lors, émerge la question de la culture à travers la dialectique du multiculturel et/ou de l’interculturel. Le résultat n’est pas le même en termes de construction sociétale. D’ailleurs, le développement durable préférera l’interculturel (code commun, contrat d’association) au multiculturel.

L’interaction ou l’interrelation renvoie à l’idée d’interdépendance des choses. Mais, dans une dynamique de développement durable, ces deux notions ne peuvent être habitées par les fondements de l’approche systémique. Mon approche intellectuelle tranche d’avec l’utilisation systématique de l’analyse systémique dans les démarches de développement durable pour expliquer la nécessité d’être en interaction. C’est ici qu’intervient pleinement la question de l’éthique. Il me semble que l’approche systémique n’invite pas à :
- faire émerger de nouvelles légitimités, c’est-à-dire être en rupture d’avec les schèmes du système qui contrarient le principe de solidarité porté par le développement durable,
- reconnaître le principe de la relation inégale entre les individus,
- sortir de « l’idée de consensus », qui fausse la recherche d’un véritable « mieux vivre ensemble », pour aller vers l’idée du « compromis de coexistence ».
En outre, dans cette approche systémique, l’individu est un acteur, au sens où l’entend CROZIER, qui continue à développer des pratiques sociales basées sur l’égocentrisme, la compartimentation, la bureaucratisation et l’atomisation de la réalité sociale.
L’interaction et l’interrelation inscrites dans une dynamique de développement durable doivent être alimentées par des approches théoriques nouvelles: la théorie de la transaction sociale pourrait participer au cadrage de cette philosophie.

Ces éléments aident à poser un socle pour la dimension sociale du développement durable. Car la donne sociale devrait se penser à travers les questions suivantes :
- Comment la société tient-elle ?
- Comment s’impose l’ordre politique, économique, social ?
- Y a-t-il des lois universelles de la vie en collectivité ?
- Qu’est-ce qui guide l’action des individus ?

Ces questions invitent donc à tenter de comprendre le social pour agir dessus. Aussi, le social serait l’action humaine dans les différents milieux, les différents espaces.
Sur cette base, peut-on dire que le social constitue un pilier du développement durable ? Le social, ne serait-il pas lui aussi transversal aux dimensions environnementale et économique ? Ne serait-ce pas le social qui donnerait du sens à l’environnement et à l’économique ?

Ces éléments posés sur la dimension sociale invitent à schématiser autrement l’interaction recherchée dans les dynamiques de développement durable.
J’utiliserai un schéma réalisé par Léa Sébastien et Christian Brodhag qui synthétise, à mon avis, le développement de ma réflexion.
Il s’agit d’une « approche socio-centrée » du développement durable. Ce sont les rapports sociaux qui vont construire l’économie et l’écologie.










Approche socio-centrée du DD

Cette schématisation remet en question les deux principaux schémas traditionnellement admis et utilisés dans les démarches actuelles du développement durable.
Le premier schéma concerne « l’approche éco-centrée » du développement durable. Les adeptes de cette approche, qui sont les écologistes, s’inscrivent en faux contre le système économique dominant basé sur la croissance.












Approche éco-centrée du DD


Le deuxième schéma concerne « l’approche anthropo-centrée ». Les partisans de l’approche néoclassique considèrent que la nature n’a qu’une valeur instrumentale et comptent sur le progrès technique pour réparer tout dommage.











Approche anthro-centrée du DD

Si l’on recherche dans les principaux écrits fondateurs du développement durable la dimension sociale, elle apparaît de la manière suivante : « le développement durable vise à favoriser un état d’harmonie entre les êtres humains et entre l’homme et la nature. »
Cette approche fait ressortir deux aspects :
- le rapport entre les êtres humains
- le rapport entre les êtres humains et la nature.
C’est donc l’essence même du développement durable qui a construit le slogan : « mettre l’être au centre de toutes les préoccupations ».

Se pose alors la nécessité de rechercher une nouvelle organisation sociale et une plus grande cohésion sociale. A travers cette approche, le développement durable vient faire prendre conscience de la disjonction entre croissance économique et progrès social. Dans un récent article, Jacques DONZELOT soulignait le fait qu’aujourd’hui, les gouvernants se trouvent confrontés au choix entre maintenir la compétitivité ou le niveau de redistribution. On est passé du cercle vertueux de la productivité et du progrès social à la difficulté d’enchaîner compétitivité et cohésion sociale.
La question de la refondation de la cohésion sociale est un axe de travail qui devrait trouver une place importante dans les démarches de développement durable. Avoir peur de parler du social et faire de l’environnement la préoccupation majeure du développement durable, c’est en quelque part transformer l’idéal porté par le développement durable, en variable d’ajustement au maintien d’un système qui ne pratique pas la redistribution sociale de la richesse. D’ailleurs, si les 27 pays de l’Union européenne soulignent l’importance de la dimension sociale du développement durable, cela s’est fait dans la douleur : la question sociale est la question de fond, elle conduit forcément à définir une nouvelle orientation pour la société.
Le trait le plus visible de l’absence de cohésion sociale est l’exclusion. Mais on ne peut circonscrire le social à cette seule thématique. Le social, consiste à lire les tensions et contradictions qui traversent la société. Car comme le souligne R. CASTEL, l’exclusion est le résultat d’un processus, ce n’est pas un état social donné.
Judith MAXWELL, présidente des réseaux canadiens de recherche en politique publique avance l’idée que : « La cohésion sociale se construit sur des valeurs partagées, un discours commun, la réduction des écarts de richesse et de revenu. »

Mais la manière d’aborder la question de la dimension sociale est plurielle. En parcourant quelques textes sur le sujet, j’ai pu constater certaines tentatives de conceptualisation de la dimension sociale :

- Un essai de conceptualisation appelé « l’acteur en 4 dimensions ». Cette méthode propose de s’intéresser aux relations humaines à travers le « rapport social » étudié sous les dimensions « coopération et conflit », et aux liens homme-territoire à travers le « rapport patrimonial » étudié sous les dimensions « cohabitation et domination ».

- Un mode de rapprochement des modes de gestion de l’environnement et du travail. Il s’agit de faire un état des lieux des conséquences des modes d’organisation en croisant deux indicateurs : le taux de pauvreté (travail décent) et empreinte écologique (utilisation intensive de l’environnement).

- Une approche qui invite à se poser la question du transfert des acquis ou potentialités d’une génération à l’autre. Ces potentialités prennent des formes multiples : capital humain (éducation, santé), capital social (liens sociaux), capacité à utiliser les potentialités disponibles.

- Une approche qui invite à faire émerger de nouveaux concepts à partir de l’idée que « le social » ne peut être une catégorie isolée et identifiée. Il conviendrait d’essayer de comprendre le rôle que les catégories « social » et « économique » ont joué dans l’émergence des problèmes. Ces catégories ne devraient pas servir de point d’appui, de pilier, elles devraient être l’objet de tous les soupçons.

Pour clore momentanément mes propos, je vous livre à grands traits une expérimentation que nous menons au sein de l’ARACT Martinique pour tenter de construire la dimension sociale au sein des organisations de travail. Nous pourrons approfondir la question au cours du débat, si cela vous semble nécessaire.
Dans le monde du travail, la question des conditions de travail constitue par excellence l’expression :
- du rapport social entre les individus
- du rapport entre les individus et un espace de production.
Comment produire en mettant les salariés au centre des préoccupations ? Cette question qui conduit à s’interroger sur la notion de conditions de travail induit l’idée de la recherche d’un « mieux être » au travail à partir d’indicateurs et de critères. Mais ces indicateurs et critères sont-ils judicieux lorsque l’on sait que le développement durable est innovation et non simplement application de la règle de droit. Comment donc inscrire l’organisation de travail dans les approches de « justice distributive », de « répartition de la richesse », lorsque l’on sait que l’entreprise singulièrement est l’expression du système néo-classique libéral qui fait problème ?
Si dans les représentations, les conditions de travail consistent en l’aménagement des lieux et espaces de travail, c’est-à-dire la dimension physique du travail, la réalité des conditions d’exercice du travail est beaucoup plus vaste. Pour apprécier les conditions de travail, il importe de considérer :
- La dimension organisationnelle qui invite à se pencher sur la santé et les risques professionnels, la pénibilité, le stress, les questions de harcèlement, les besoins en compétences, la reconnaissance des compétences, l’application des conventions collectives, et cadres statutaires, les classifications, l’égalité et la mixité professionnelles, l’insertion des personnes handicapées, l’utilisation des contrats en alternance. En somme, toutes les questions qui irriguent la vie d’une organisation de travail et qui donnent sens au collectif de travail.
- La dimension « relations sociales » qui consiste à développer le principe de la concertation dans le fonctionnement de l’organisation de travail. La concertation se distingue de la négociation, en ce sens qu’il ne s’agit pas de mettre en place les mécanismes de résolution de conflits, ni de produire des règles et de décliner des accords pour la mise en place de ces règles. Il s’agit d’impliquer les salariés (quel que soit le niveau hiérarchique) dans les projets de l’organisation de travail afin de recueillir leurs avis (qui peuvent être suivis ou pas), ce en dehors de tout conflit, toute tension. Contrairement à la négociation qui requiert des salariés dûment mandatés par leurs pairs pour négocier (délégués du personnel, délégué syndical), la concertation implique certes, cette catégorie de salariés, mais s’ouvre également à d’autres salariés. La négociation est un acte prévu par la loi, alors que la concertation est une pratique intégrée aux principes de management. La concertation permet à l’ensemble des salariés d’habiter pleinement leur environnement de travail et développe l’appartenance au collectif de travail. La reconnaissance et la considération deviennent des principes éthiques.

L’ARACT a construit un diagnostic Responsabilité Sociétale des Organisations (RSO), versant du développement durable dans les organisations de travail. Il concerne les secteurs public et privé, dont l’objectif est d’une part de faire, un état des lieux des pratiques des dirigeants en matière de politique sociale au regard de la loi et, d’autre part, d’apprécier le degré d’innovation sociale qui participerait à une volonté de déployer les concepts d’équité, de solidarité, de « justice distributive ».
Les premiers résultas sont fortement mitigés. On est encore relativement éloigné de la philosophie du développement durable, l’heure est à l’application des règles en matière de politique sociale.

Que comprend ce diagnostic RSO ?
Les indicateurs sont les suivants :
Les enjeux communs aux entreprises privées et aux collectivités territoriales :- Les pratiques managériales - la capacité à conduire le changement
- Les aspects économiques, et juridiques
- Les relations Citoyens - Fournisseurs- Les Services
- La Préservation de l’environnement
- Les conditions de travail et le développement social
- L’intégration territoriale économique et sociale.

Les enjeux spécifiques à la collectivité locale :
- L’engagement et l’administration de la collectivité
- Les politiques publiques : santé, sécurité, transport, gestion des espaces et du cadre de vie, économie et attractivité…
- La démocratie locale
- La coopération locale, régionale, nationale et internationale.
Le diagnostic est réalisé sur la base d’entretiens et d’observations. Trois éléments composent l’outil diagnostic :
1°) un schéma de questionnement,
2°) une grille de 38 enjeux communs + 10 spécifiques,
3°) une fiche de recueil d’information.

L’analyse consiste à :
1) Décrire les actions mises en œuvre par l’organisation de travail sur chacun des enjeux. La réflexion porte sur les actions réalisées et potentielles
2) Déterminer les niveaux d’importance (positionnement de l’instance politique) et de performance (en interne et en externe) au regard de l’outil diagnostic.
3) Identifier les parties intéressées impliquées et à impliquer pour agir.
Le diagnostic constitue un outil d’auto-évaluation et de progression


Conclusion
Les critiques qui s’élèvent sur la typologie des piliers, structuration du développement durable, semblent de plus en plus justifiées. On constate une chose : le social et l’économie sont posés sans jamais être contredits, disséqués. C’est ainsi que l’environnement n’est plus un pilier, mais devient un concept central et transversal aux deux autres. L’environnement vient réajuster la poursuite du fonctionnement du système dans ses fondements actuels. L’environnement s’inscrit et renforce deux piliers (économie et social) qui font problème. Dans cette approche, le développement durable devient un véritable placebo que l’on peut aisément ranger aux côtés des politiques d’insertion. On assiste à une somme de variables d’ajustement pour maintenir un système qui pose pourtant problème. La philosophie du développement durable est en danger.

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COUPLE ET DECISION : UN REGARD SUR LA SOCIETE MARTINIQUAISE

17-08-2008 15:15:11

2ème Forum des femmes de la Caraïbe - 2ème Forum des femmes de la Caraïbe



FORUM « FEMMES ET DECISION »
9 et 10 novembre 2006
Hôtel La Bâtelière – Schoelcher - Martinique


Thème - FEMME CARIBEENNE : VIE SUBIE, VIE CHOISIE, VIE EPANOUIE OU DU ROLE DE LA DECISION.


COUPLE ET DECISION
Danielle LAPORT
Docteur en Sociologie, Ingénieur Social
Equipe de recherche REV – Université Paris XII Val-de-Marne


Nous avons bourlingué hier et ce matin dans différents lieux de socialisation, espaces politique et économique. Je vous propose cet après-midi, de pénétrer dans l’antre du couple, cet espace privé. Entendez le mot antre au sens du lieu où l’on aime se retirer pour se ressourcer. Vous me direz que c’est un jugement de valeur, mais j’assume ! Premier lieu de socialisation qui participerait à la construction du mieux vivre ensemble dans toute société. C’est également le premier lieu de décision qui exacerbe la notion de compromis en lieu et place de celui de consensus. Le compromis ne convient-il pas aux situations inégalitaires ?
« Couple et décision », ce thème s’inscrivant dans le cadre du présent forum fait nécessairement de la femme une composante du couple. Car les évidences d’hier ne sont plus les évidences d’aujourd’hui. Du latin « copula », le couple sous-tend l’idée de lien, de liaison, et a pris très tôt en ancien français le sens de « paire ». Il est vrai que lorsqu’émerge la question de l’homosexualité comme élément à prendre en compte désormais dans l’approche sociétale, la question qui consiste à savoir si la notion de couple était dédiée aux hétérosexuels, et celle de paire aux homosexuels, s’est posée. L’ancien français avait pourtant déjà depuis très longtemps réglé cette question. Mais, ce débat n’était toutefois pas vide de sens, puisque la notion de « pair » renvoie aux mots : égal, pareil, semblable.
Cette approche pourrait nous convenir si nous étions tous habités par la problématique du genre. Loin de là ! Les rapports de sexe restent prégnants, et la dialectique Homme/Femme nous rassure et nous permet de continuer à fonctionner dans une logique binaire que dis-je (ou mieux) dans une disjonction binaire, élément caractéristique du fonctionnement du cerveau humain. Ne dit-on pas nuit/jour, laid /beau, en clair à toute valeur on veut une anti-valeur, une opposition.
C’est sur la base de cette disjonction binaire que se construit le couple.
A ces propos génériques sur le couple, je souhaite vous livrer une approche du terrain. Sur cette question en Martinique, il manque la matière première, c’est-à-dire une véritable connaissance du terrain. Ne voulant pas vous parler du couple et de la décision dans l’absolu, j’ai cherché à recueillir les représentations que les femmes et les hommes martiniquais ont du « couple », de la « décision » et de la « décision dans le couple ». J’ai contacté 25 personnes pour éprouver un guide d’entretien, il ne s’agit pas d’un questionnaire avec le principe de la disjonction binaire « oui/non », mais d’une enquête avec 7 questions ouvertes. J’ai eu en retour 18 réponses. La technique de l’entretien n’exige pas d’échantillon représentatif. La situation d’occurrence est rapidement atteinte pour l’entretien.
Ces entretiens participent modestement à la construction de clés de lecture pour nous aider à comprendre l’état des représentations et des pratiques d’aujourd’hui sur ces questions. Parce que laisser la place à la parole sociale, c’est sans aucun doute le meilleur moyen de se débarrasser des prénotions.
Ces 18 personnes se répartissent en 6 hommes et 12 femmes.
Qui sont ces hommes et ces femmes qui, grâce à leurs paroles, vont contribuer à atteindre le social ? Je vous propose de circonscrire à grands traits, l’origine de cette parole sociale, pour ne pas la décharner, ni la déshumaniser.
La moyenne d’âge pour les hommes est de 48 ans et pour les femmes de 42 ans.
Les situations familiales sont les suivantes :
- Pour les hommes : 1 célibataire, 1 divorcé, 1 veuf, 3 mariés
- Pour les femmes : 4 célibataires, 2 concubinages, 6 mariées.
Les situations professionnelles sont diverses :
- Les hommes : 1 cadre supérieur, 1 étudiant, 3 employé/ouvrier, 1 restaurateur
- Les femmes : 4 sans profession, 1 restauratrice, 1 cadre supérieur, 2 cadres moyens, 1 enseignante, 2 employées.

Des précautions de lecture et d’interprétation sont nécessaires, car les témoignages recueillis ne reflètent pas la réalité objective, mais la façon dont les personnes interrogées la perçoivent et la vivent de leur point de vue : ils sont inévitablement subjectifs. (…). A l’instar de Michel CROZIER et de Erhard FREIEDBERG je dirai que le propre de la démarche du sociologue, c’est précisément de dépasser cette dichotomie artificielle entre réalité objective et réalité subjective. Cette démarche considère que la subjectivité des autres est un élément capital qui, tout aussi objectivement que les contraintes techniques ou économiques, définit la situation de chacun, c’est-à-dire ce par rapport à quoi il élabore sa propre stratégie et sa propre conduite.
Le premier thème abordé est celui du couple.
A la question, qu’évoque pour vous le mot « couple » :

Les femmes répondent de manière fréquentielle par ordre décroissant :
- Choix de vivre ensemble
- Partage de valeurs communes et intérêts communs
- Rapport dominant/dominé
- Communication
- Union de 2 personnes de sexes opposés
- Sentiments, amour, confiance, symbiose, romantisme.

Les hommes répondent de manière fréquentielle décroissante :
- Liens affectifs ou non, dualité organisée
- Personne de même sexe ou de sexes opposés qui s’allient
- Faire un bout de chemin ensemble
- Mise en commun d’idées, d’argent et centre d’intérêt pour être plus fort ou plus riche
- Relation forte : amoureuse, physique.

L’amour n’apparaît pas comme l’item le plus important pour le couple chez les Martiniquais interviewés.
L’acceptation des couples homosexuels semble constituer un paramètre qui s’intègre dans la notion de couple.
L’idée de partage et de mise en commun apparaît comme une constante.
Par contre l’item « rapport dominant/dominé » apparaît chez les femmes uniquement. Et l’item « faire un bout de chemin ensemble » qui apparaît comme limité dans le temps ressort dans le discours des hommes.

Le couple en Martinique semble s’apparenter davantage à la mise en place d’un système de prévoyance sociale, donc d’une recherche de solidarité (SIMMEL). Le couple semble participer de l’utilité sociale, de l’intérêt social, que de la recherche de l’épanouissement individuel. Le sentiment amoureux est tout de même fortement rétrogradé dans l’échelle de valeur du couple.

A la question, qu’implique pour vous le couple ?

Les femmes répondent de manière fréquentielle décroissante :
- Réajustement,
- Engagement
- Concession
- Combat
- Respect des opinions, tenir compte de l’autre
- Compromis
- Tolérance
- Interdépendance, aide mutuelle.

Les hommes répondent de manière fréquentielle décroissante :
- Respect mutuel
- Entente, compréhension
- Engagement
- Concessions
- Mise en commun.
Il apparaît, tant chez les hommes que chez les femmes, nécessaire de respecter l’autre, de reconnaître l’autre, de composer avec l’autre. Par ailleurs, l’existence et la permanence du couple obligent à engager un processus de resocialisation (qui est traduit par le mot réajustement) dans ce micro espace. Il s’agit pour chaque composante du couple de s’appliquer à trouver de nouvelles valeurs, de nouvelles modalités pour fonctionner, pour vivre ensemble et ainsi mieux s’inscrire dans l’ensemble sociétal. Il s’agit de se déconstruire partiellement et de se reconstruire pour fonctionner en couple. Mais ce n’est pas cela le plus dramatique puisque nous le faisons chaque fois que nous pénétrons et habitons des lieux de socialisation comme la sphère professionnelle ou le milieu associatif par exemple.
Ce qui est le plus inquiétant, c’est que les femmes martiniquaises interrogées font apparaître les items suivants : « combat » et « rapport dominant/dominé ». Ce qui est rassurant, c’est que s’il y a combat, c’est qu’il y a prise de conscience et refus de ce rapport de domination. Si cette « posture combative » existe dans le couple pour questionner les relations de pouvoir, les inégalités qui s’appliquent à faire système partout, peut-on espérer que cette posture déborde de la sphère privée pour occuper les différentes sphères de la société ?
Mais la question de la domination est complexe. Il y a plusieurs types de domination et leurs caractéristiques dépendront des fondements des revendications de légitimités. Si la question de la domination est fortement habitée par des approches idéologiques, je ne m’arrêterai que sur une définition donnée par Max WEBER, qui doit amener à réfléchir : « la domination, c’est la chance pour un commandement de trouver obéissance de la part d’un groupe déterminé d’individus. »

Il y a sans doute à réaliser une étude plus fine sur la condition des femmes martiniquaises dans le couple d’aujourd’hui pour comprendre le vécu et prendre ainsi la distance intellectuelle nécessaire avec les explications doloristes qui conduisent inconsciemment à s’installer dans un certain atavisme sociétal.

Le deuxième thème abordé dans cette enquête est celui de la décision.
A la question, qu’évoque pour vous le mot décision ?

Les femmes répondent de manière fréquentielle décroissante :
- Discussion
- Initiative
- Choix
- Stratégie
- Responsabilité
- Acte
- Courage
- Dispute
- Réflexion.

Les hommes répondent de manière fréquentielle décroissante :
- Choix
- Conscience
- Trancher, responsabilité
- Echange
- Réflexion.

Si le choix, l’échange, la réflexion sont des items partagés par les hommes et les femmes quant à l’évocation de la décision, un item uniquement employé par les femmes mérite là encore attention : la dispute. La femme avoue-t-elle plus facilement et plus spontanément les difficultés qu’elle rencontre, contrairement à l’homme ? Ou tout simplement, la dispute consiste-t-elle pour elle à batailler très fort pour participer à la prise de décision ? Une analyse plus fine du processus décisionnel semble s’imposer.

Le troisième thème abordé dans cette enquête concerne l’alliance « couple et décision ».
A la question, comment se prennent les décisions dans votre couple ?

Les femmes répondent de manière fréquentielle par ordre décroissant :
- Après discussion,
- Après mise au point et concertation,
- Soit l’homme ou la femme selon le poids du problème,
- Ensemble pour ce qui concerne les enfants, mais cela n’a pas toujours été cela,
- Volonté impérative de l’un ou de l’autre,
- Certaines décisions se prennent à deux, mais les décisions pour le jardin c’est mon mari et pour la cuisine c’est moi
- Selon les compétences de chacun de nous.

Les hommes répondent de manière fréquentielle par ordre décroissant :
- De manière concertée et partagée,
- Souvent la femme prend les décisions,
- Chacun prend des décisions pour soi, et pour les choix communs c’est le compromis.

Les items avancés par les femmes sont riches et traduisent là encore les difficultés de la relation à deux, mais reflètent également la répartition traditionnelle des tâches homme/femme.

Penchons-nous quelques instants sur la décision. La décision est la chose la plus difficile qui soit. En effet, s’il existe une théorie de la décision, c’est qu’il n’est pas toujours aisé de savoir comment prendre un problème, comment l’analyser, comment dessiner l’alternative et les conséquences, et assumer les actes.
Il est vrai que la décision fait graviter autour d’elle des notions complexes. Je vous en donne quelques-unes :
- la rationalité. Voilà une notion qui revêt plusieurs sens. Mais disons d’entrée de jeu que le qualificatif rationnel s’applique à des actions. Si en économie, la rationalité signifie adaptation des moyens aux fins, Max WEBER, sociologue allemand, introduira une variable de taille en disant que la rationalité c’est la recherche d’une action adaptée non à des fins, mais à des valeurs. C’est ainsi que la rationalité est contingente à l’individu et à sa situation, il n’y a pas de rationalité en soi.
- Le risque. Cette notion est importante, car les conséquences des actes ne dépendent pas uniquement des décisions que l’on prend. Il y a une part d’incertitude avec laquelle il faut pouvoir compter.
- Le conflit d’intérêts. C’est la base même du fonctionnement de la société qui est profondément inégalitaire. Il importe alors de chercher à établir un équilibre qui impose alors de faire des choix.
- Le pouvoir : le mot est lâché. Ce terme renvoie à trois notions : il n’y a pas de pouvoir sans allocation de ressources, il importe que l’on soit capable d’employer ces ressources, il importe de définir un plan d’emploi de ces ressources. Le pouvoir implique une relation et une interaction. Le pouvoir est un échange déséquilibré de possibilités d’action.

La décision implique que les individus soient des stratèges. Cela conduit à sortir de la posture d’agent passif qui répond de façon stéréotypée aux choix imposés. Il s’agit alors pour les individus de sortir de leur position d’agent pour habiter la posture d’acteur. Mais avant tout, les individus doivent prendre conscience de leur « être » en tant que « sujet ». Ne voyez surtout pas à travers la notion de sujet, l’idée d’assujettissement, mais plutôt l’idée de l’affirmation, de la liberté et de la capacité des êtres humains de se créer et de se transformer. La subjectivation, c’est-à-dire la création du sujet, ne peut jamais être confondue avec la sujétion de l’individu (Alain Touraine).
C’est à cet exercice que doivent se livrer les femmes martiniquaises : l’indispensable subjectivation.

Prendre une décision implique l’accès au savoir, à la connaissance et une ouverture sur le monde. Connaissance et savoir ne se puisent pas uniquement dans le circuit scolaire et universitaire, mais dans le milieu associatif, dans le militantisme, dans la rencontre avec l’autre, dans l’échange. Les femmes sont-elles présentes dans ces lieux du mouvement social ?

Perspective :
Ce thème « couple et décision » est neuf en terme d’analyse sociologique en Martinique. J’ai ouvert le chantier avec cette enquête de terrain qui doit être enrichie, approfondie et élargie. Cette première marche de la question donne des insatisfactions, provoque des interrogations qu’il convient de combler.
Si de manière empirique on susurre le rapport de domination, il convient d’analyser la manière dont il se déploie dans le couple à travers le style de vie. L’exacerbation de la domination est celui des violences conjugales. Mais que fait-on de la violence symbolique, cette soumission paradoxale faite de violence douce, insensible, invisible pour les victimes, construite sur cette relation sociale extraordinairement ordinaire.

La pré-enquête que j’ai menée auprès de ces 18 femmes et hommes fait ressortir des items qu’il convient d’éprouver plus largement. L’enquête sur les violences conjugales que la Délégation entend impulser en 2007 pourrait trouver là un début de matériaux. Peut-être faudrait-il mener cette enquête en approche comparée avec les pays de la Caraïbe et pourquoi pas de l’Amérique Latine ? Mon appartenance à un réseau de recherche universitaire RED FORD pourrait faciliter cette ouverture.

Vie subie, vie choisie, vie épanouie ou du rôle de la décision, avez-vous dit ? Même lorsque cette vie a été choisie, ne peut-elle pas devenir une vie subie du fait des contraintes de la société qui conduisent à prendre des décisions où le risque est moindre, très souvent pour les enfants. Le « vivre ensemble » et le « faire société » ne conduisent-ils pas à nous faire vivre tour à tour « vie choisie », « vie épanouie », « vie subie » ? Le plus dramatique reste la constante de la « vie subie ». Mais n’est-ce pas un choix, une décision ?


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POUR UNE AUTRE APPROCHE DE L'EMPLOI EN MARTINIQUE

17-08-2008 14:02:28


2006 : MOBILISATION POUR CYRIL…
2007 : MOBILISATION POUR LE TRAVAIL ET L’EMPLOI !

Danielle LAPORT
Docteur en Sociologie – Ingénieur social

L’année 2006 s’est achevée dans une euphorie et une effervescence dans toutes les strates de la population martiniquaise, y compris chez les décideurs, avec le phénomène « Cyril » de la "Star Académy". Ce phénomène interpelle à double titre :
- l’extraordinaire mobilisation des Martiniquais,
- les raisons et enjeux de cette mobilisation.

S’il nous a été permis de constater que nous étions capables de nous unir et de nous réunir pour faire gagner un Martiniquais et la Martinique (c’est moins sûr !), néanmoins les raisons et enjeux sont discutables. En effet, le plaisir, la légèreté, l’amusement constituent malheureusement les marqueurs indélébiles de cette mobilisation. Toutes choses qui ne questionnent pas quant au fond les consciences sur la Martinique, son avenir, ses choix et orientations. Ces thèmes devraient pourtant bénéficier de la même mobilisation ! Par ailleurs, les enjeux assignés à cette mobilisation à savoir, faire reconnaître et admettre les capacités des Martiniquais, peuvent être mis en débat. Un paradoxe : fustiger la France avec ses travers jacobins voire colonialistes et vouloir trouver grâce et consécration à ses yeux ! Un tour de force digne d’un peuple né de la colonisation, une des différences, sans doute, d’avec les autres peuples colonisés !
Exister et s’imposer en tant que Martiniquais devraient se faire sur des bases plus solides et plus sérieuses que sur ces divertissements qui s’appliquent à dupliquer principalement la chansonnette française. La question identitaire est subitement foulée au pied. Cette société de l’amusement qui prend des formes diverses, âprement entretenues, est le nouvel opium qui vient parfaire la société de consommation, reléguant ainsi soigneusement au dernier rang les choses essentielles, fondamentales de la Martinique et pour lesquelles des comptes sont à rendre.
« L’être ensemble martiniquais » doit se penser et se construire pour s’ouvrir au monde. Toutefois, sa construction doit profiter prioritairement à la Martinique, mais que de tiraillements entre nous, que de gâchis et de temps perdu sur les choses essentielles et fondamentales ! Pourquoi une telle mobilisation ne s’est-elle pas produite sur la question cruciale de l’avenir énergétique de la Martinique ? Les agents d’EDF des DOM ne se sont pourtant pas mobilisés pour préserver des avantages corporatistes mais bel et bien pour un enjeu de société d’importance qui concerne chacun de nous et qui touchera particulièrement nos enfants. Les médias - outil de socialisation redoutable - en s’emparant d’un thème, décident de faire un événement ou un non-événement et favorisent la mobilisation, le désintérêt ou le rejet. S’il y a un vœu à formuler à l’aube de cette année 2007, c’est que la mobilisation des Martiniquais soit au rendez-vous sur des sujets beaucoup plus importants habités par des enjeux de taille pour la construction de la Martinique. Gageons que les médias feront preuve de la même célérité et qu’ils transformeront l’essai !
Plus que jamais, l’éthique dans la société martiniquaise doit se nourrir de valeurs essentielles, telles que : la question du travail et de l’emploi, la lutte contre la drogue, la bataille contre les injustices et les inégalités de toutes sortes, la violence visible et invisible, la question du foncier…
Et si pour 2007, nous relevions le formidable défi de nous mobiliser pour le travail et l’emploi ! Ce défi impose que nous abandonnions « les pensées de systèmes ou les systèmes de pensées », expression que j’emprunte volontiers à Edouard Glissant, pour aborder autrement la question de l’emploi. Car l’emploi, à l’instar du contrat de travail, est l’aboutissement d’un processus conjuguant dynamiques du territoire / action sur le travail et ses conditions d’exercice. Le contrat de travail ne crée pas l’emploi, la formation ne crée pas l’emploi ; le quotidien démontre que la relation reste fort souvent introuvable. Or ces logiques sont constamment à l’œuvre dans les orientations et pratiques des institutions compétentes. Comment peut-on parler d’emploi sans jamais évoquer, par exemple, la question du travail et de ses conditions d’exercice ? D’ailleurs, les institutions en charge de l’emploi ont peu de relations avec les institutions en charge du travail, comme s’il y avait une disjonction entre emploi et travail. Et pourtant …
L’effet d’aubaine créé par les départs massifs à la retraite prévus pour 2010 démontre la tentation fébrile d’aller en premier lieu sur les voies de l’ouverture d’un vaste chantier « formation ». Or, ces départs à la retraite peuvent provoquer une reconfiguration des emplois due à l’évolution de l’exercice du travail et aux nouveaux enjeux imposés par les dynamiques du territoire aux organisations de travail. Innovons en inscrivant l’emploi dans des thématiques plus larges, celle de la compréhension du travail par exemple ! Car travailler, c’est agir sur le réel pour le transformer. Des questions fondamentales surgiront : vers quelle transformation veut-on aller ? Dans quelles conditions et à quelles conditions entend-on transformer ce réel ? Une chose est sûre, l’analyse de l’activité travail permet d’anticiper et laisse entrevoir les possibles en matière d’emplois. Aller au cœur du travail et de ses conditions pour faire une gestion anticipée de la ressource humaine, telle devrait être une orientation politique stratégique pour la Martinique.
Lorsque l’on parle d’emploi, il convient également de se pencher sur les caractéristiques de l’emploi. Car, l’approche qui consiste à vouloir « donner du travail aux gens », conduit à favoriser l’émergence de politique d’emploi occupationnelle sans jamais viser l’épanouissement des individus, sinon l’inquiétude et l’insatisfaction. Les travailleurs pauvres sont les témoins de ce type de politique. Dans cette vision, l’emploi est davantage une fin et non un moyen au service d’une fin. Or, l’emploi n’est pas seulement un « travail » ou le « contraire du chômage », mais c’est la conjugaison de tous les éléments qui y sont rattachés : reconnaissance de la qualification, accès à la formation continue, conditions d’hygiène et de sécurité, participation à l’action collective, stabilité de l’emploi, application des conventions collectives.
Le déploiement du Titre de Travail Simplifié (TTS), idée intéressante a priori qui annonce de manière formalisée le multi salariat, illustre bien la confusion entre la fin et les moyens. Le TTS met en évidence deux dimensions importantes : le travail en temps partagé, et la polyvalence ou polycompétence. Or cette pratique sociale, que l’on a souvent identifiée sous le vocable de « Michel Maurin », nouvelle norme juridique, risque malheureusement de ne pas pouvoir s’affirmer, à cause d’une non appréhension des facteurs suivants : modalités de prise en compte de la polycompétence ou polyvalence du salarié car elle ne s’exprime pas à l’intérieur d’une même entreprise, modalités de l’évolution professionnelle du salarié, l’organisation du travail (cadences et compatibilité entre les différentes activités, organisation du temps de travail, intégration dans les collectifs de travail), place des services de santé au travail et leur rôle de conseil au salarié bénéficiaire du TTS, articulation des conventions collectives pour un salarié qui exerce dans des entreprises relevant de secteurs différents, modalités d’accompagnement pour un salarié qui bénéficie de cette nouvelle forme d’emploi. Ce dispositif qui vise à réguler la société pour tendre vers un changement des formes du travail et de l’emploi dans la société martiniquaise risque d’être inefficace à cause d’une non maîtrise de ces enjeux. Il convient dès lors d’agir sur les organisations de travail, les pratiques des institutions et sur les individus. Pour ce faire, l’espace de coordination est-il constitué ? L’émergence de nouvelles formes d’emploi interroge également les pratiques et les logiques des décideurs. La question du travail et de l’emploi en Martinique, ne devrait-elle pas faire l’objet de l’ouverture d’un chantier sous forme de conférences de compromis thématiques avec des objectifs opérationnels permettant ainsi de passer à l’action dans le cadre d’un partenariat entre l’Etat, les Collectivités territoriales, les organisations syndicales et les organisations patronales ?



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ORGANISATIONS DE TRAVAIL ET DEVELOPPEMENT DURABLE

17-08-2008 13:30:30


ORGANISATIONS DE TRAVAIL ET DEVELOPPEMENT DURABLE : L’INITIATIVE DES PARTENAIRES SOCIAUX DE LA MARTINIQUE

La quête du sens


En Martinique, le développement durable est fortement associé aux actions liées à la protection de l’environnement. Il est vrai que cette problématique traitée pour la première fois en Martinique par un élu, leader d’une association écologiste, a été renforcée par le Conseil Général de la Martinique dans le cadre d’un AGENDA 21, qui met fortement l’accent sur la problématique des risques. Dans les entreprises, la réalité du développement durable s’exprime à travers des actions de récupération des déchets ou d’économie d’énergie, toutes choses qui ramènent à la dimension environnementale. Cette approche environnementale qui constitue le principal marqueur du développement durable en Martinique, s’enrichit d’une approche portée par les organisations syndicales et patronales siégeant au sein de l’Association Régionale pour l’Amélioration des Conditions de Travail (ARACT) . Cette démarche vise à inscrire la dimension sociale dans la dynamique du développement durable impulsée en Martinique. En effet, le développement durable, ne conduit-il pas à rechercher un équilibre entre l’économique, le social et l’environnement dans une approche solidaire ?

Ce chantier, impulsé par les partenaires sociaux de l’ARACT confronte le développement durable aux conditions de travail. Cette dialectique est exacerbée par la composante « partenaires sociaux » initiatrice du chantier. Dans le contexte de la Martinique, l’expérimentation menée par ces acteurs revêt un sens tout particulier. En effet, depuis 2000, les organisations syndicales et patronales s’efforcent d’établir de nouvelles relations en vue de transformer les modalités du dialogue social. La Martinique a connu des moments difficiles en termes de relations sociales dans le travail, puisque l’on comptabilisait en 1998, 57 000 jours non travaillés pour fait de grève. Certains conflits ont duré entre 3 et 6 mois. Les pouvoirs publics ont décidé de mener des actions afin de favoriser le rapprochement des organisations syndicales et patronales. Il s’agissait de les faire travailler « à froid » sur les questions du travail. Parmi ces actions, on peut citer la création de l’ARACT. Cette structure paritaire, dont la proposition de mise en place faite en 1995 par une organisation syndicale, la CGTM , avait été rejetée par la partie patronale. Car la problématique des conditions de travail, invite à se pencher sur les questions d’organisation, d’objectifs et de moyens. Toutes choses que la partie patronale accepte difficilement de partager. Ce contexte est nourri par deux faits majeurs. Le premier participe de l’histoire de la formation économique et sociale de la Martinique qui fait de l’entreprise, lieu de production des richesses, un véritable enjeu. Le deuxième est d’ordre politique et repose sur cette volonté affirmée des élus d’aller vers une évolution statutaire, donc vers plus de responsabilités. Les élus martiniquais entendent assurer le développement de la région selon un modèle qui trancherait avec les pratiques de l’Hexagone. Aimé CESAIRE (1955) ne disait-il pas « qu’on ne peut pas appliquer telles quelles, même en les adaptant, les lois d’un pays pleinement développé à un pays sous-développé » ?
L’expérimentation menée par l’ARACT met en exergue un triptyque qui semble riche de sens : développement durable / partenaires sociaux / conditions de travail.
En quoi la démarche développée par les partenaires sociaux peut-elle être porteuse de sens pour la société martiniquaise et plus généralement pour les dynamiques de développement durable au sein des espaces de travail ? Quels premiers enseignements peut-on tirer de l’initiative menée par l’ARACT Martinique ?


I. LE DEVELOPPEMENT DURABLE : REPENSER l’APPROCHE CONCEPTUELLE.

I.1 Un nouveau paradigme
Si le rapport BRUNDTLAND marque en 1987, l’affirmation d’un nouveau paradigme à travers la définition donnée au développement durable , les premières réflexions remontent aux années 1960, singulièrement avec les travaux du Club de Rome. A ce moment, on parle d’éco-développement. Plusieurs facteurs favorisent l’émergence de ce paradigme : forte croissance, consommation de masse, dégradation de l’environnement, aggravation des inégalités et de la pauvreté, famines. La croissance est au centre du questionnement sur le développement durable. Si le Club de Rome remet en cause la croissance à travers un rapport intitulé « Halte à la croissance » avec l’idée « d’une croissance zéro » qui fait son chemin, le rapport BRUNDTLAND pour sa part, ne remet pas en cause la croissance. Deux écoles de pensées se forment autour du développement durable. Pour les tenants d’une société de décroissance, la croissance caractéristique majeure du système libéral, ne tient pas compte des dimensions sociales et environnementales. Pour les tenants de la croissance au sein du développement durable, la croissance est la solution et non le problème. Cette approche conduit à intégrer le développement durable au cœur du système libéral en le réformant pour l’adapter aux contraintes de ce système économique. Pourtant, M. BENKHALIFA (2005) souligne dans son ouvrage que : « …le concept de développement durable touche de façon directe, à la structuration conceptuelle des règles du développement et de la croissance économique. (…) Le fait que le développement durable ait l’impératif de générer une croissance viable, donne à l’environnement une propriété qui pousse aux changements des mauvais comportements qui bouleversent les pratiques de production et de consommation, aboutissant à long terme à une non-viabilité de vision de la croissance telle qu’elle est conçue aujourd’hui. ». Dès lors, il convient de définir les caractéristiques de la viabilité. Demande-t-on à la croissance d’être plus qualitative ? Si la croissance est fortement controversée dans les dynamiques de développement durable, en revanche le concept de développement trouve ses lettres de noblesse. En effet, BENKHALIFA (2005) cite David PEARCE qui précise que « le développement est une notion éthique qui s’attache à des conditions de vie, plutôt qu’à des processus théoriques ». La croissance serait alors une valeur qui contribuerait à la construction de cette éthique. Les pensées d’action se construisent à partir de cette valeur. Mais sociologiquement, on sait que la valeur a des limites. Jean-Paul SARTRE n’affirmait-il pas la liberté de l’homme comme l’unique source créatrice des valeurs ? C’est donc l’être humain qui crée les valeurs, ce qui peut conduire à les fragiliser et à leur enlever tout caractère universel. Contrairement aux vertus établis arbitrairement par un Dieu qui sont censées traverser et régenter toutes les générations, ces valeurs, véritables œuvres humaines, comment peuvent-elles transcender les générations ? On peut comprendre les raisons qui amènent à s’interroger sur la croissance et son indicateur le Produit Intérieur Brut (PIB), comme unique source de progrès, de solution au problème social et de mesure pertinente pour apprécier la situation de bien-être des populations.
Le développement durable qui entend inscrire les pays, les territoires dans d’autres pratiques, d’autres comportements, ne peut alors se traduire et se déployer comme une simple variable d’ajustement au système libéral.

I.2 Un nécessaire débat conceptuel et théorique
La philosophie du développement durable qui repose sur l’urgente nécessité de rééquilibrer l’économie, le social et l’environnement, conduit inévitablement à questionner et analyser des approches et concepts que l’on croit évidents et irremplaçables tant ils sont ancrés dans nos schèmes et nos pratiques. Les concepts d’équité, de solidarité, de « justice distributive » qui habitent le développement durable créent une rupture épistémologique avec les théories néo-libérales qui placent « le capital et la compétition » au centre de toutes les problématiques de la société. Joseph STIGLITZ (2002) met en garde en précisant que « l’économie néo-libérale ne peut concevoir le développement durable qu’en l’altérant ». Le développement durable ébranle nos certitudes, nos comportements, nos valeurs. Cette tentation qui consiste à vouloir altérer le fondement du développement durable s’exprime par l’utilisation de l’approche systémique, comme cadre théorique, dans les actions qui sont menées ici et là. Le modèle structuro-fonctionnaliste et le modèle systémique sont étroitement liés. Le sociologue T. PARSONS est la référence en la matière. Le principal reproche que l’on peut faire à cette théorie c’est d’être fondée sur des principes conservateurs qui consistent à maintenir ou à retrouver l’équilibre d’un système. J. HERMAN (1983) précise que « les valeurs qui sont véhiculées par ces théories sont : l’intégration, l’équilibre et la différenciation ». « L’intégration désigne le degré de consensus entre les membres de la société », mais le consensus est lui-même discutable dans une société inégalitaire. « L’équilibre survient lorsque tout changement entraîne un réajustement de l’ensemble pour retrouver sa position initiale ». « La différenciation permet une meilleure adaptation du système ainsi qu’une intégration « organique » plus diversifiée ». Le contrôle social est l’enjeu qui caractérise ces courants théoriques. Sont-ce des cadres théoriques bien appropriés à la logique du développement durable ? Puisque les théories naissent dans des contextes culturels donnés et à des moments donnés, la dynamique du développement durable n’invite-t-elle pas à inventer un nouveau cadre théorique en rupture d’avec les schèmes dominants, les structures, le système : ceux habités par le libéralisme ? L’émergence de nouveaux concepts semble constituer un impératif. Dans ce contexte, comment l’entreprise, symbole du libéralisme, peut-elle composer avec la logique du développement durable ?


II. DEVELOPPEMENT DURABLE ET CONDITIONS DE TRAVAIL : QUELLE DIALECTIQUE ?

II.1 La Responsabilité Sociétale des Organisations (RSO) : expression du développement durable dans les organisations de travail.
La loi sur les Nouvelles Régulations Economiques (NRE) du 15 mai 2001, est venue inscrire le développement durable dans le monde de l’entreprise. C’est ainsi qu’apparaît la notion de Responsabilité Sociale de l’Entreprise (RSE), qui trouve son explication dans l’idée que l’entreprise et la société sont intimement liées. Les décisions prises par les dirigeants ont des incidences sur la société qu’il convient désormais d’apprécier. Dès lors, il revient à ces entreprises de dresser un état de leurs pratiques en matière de gestion économique et d’apprécier les risques sociaux et environnementaux du fait de leur activité. La démarche RSE a concerné et continue de concerner les entreprises qui évoluent sur les marchés financiers à la recherche d’investisseurs. D’où l’idée d’investissement socialement responsable qui émerge dans le milieu de la finance.
Si de manière générique, la démarche RSE s’explique par la recherche d’une certaine « moralisation » des finances, en Martinique la démarche repose sur la recherche d’une certaine « moralisation » des rapports sociaux dans le travail et la nécessité de déployer une politique sociale à la hauteur des difficultés que rencontrent les salariés. Ce sont les organisations syndicales de salariés qui prirent l’initiative de l’ouverture du chantier RSE. Approche hors du commun, car la démarche RSE relève de la responsabilité du dirigeant, et s’adresse aux entreprises du CAC 40. Cette réalité de la RSE est toute autre en Martinique. Les syndicats de salariés entendent faire de la RSE un outil qui rende lisible les conditions de travail. Malgré certaines réticences de la partie patronale, ce chantier a été ouvert. Il concerne trois secteurs d’activité : la grande distribution alimentaire, l’assainissement et l’hydrocurage, les collectivités territoriales. C’est un acte volontaire des dirigeants sensibilisés par l’ARACT. Ils entrevoient à travers cette démarche, le moyen d’analyser et de régler des questions qui se posent à leur organisation de travail. Pour les organisations syndicales, la RSE constitue un effet d’aubaine pour se pencher véritablement sur la dimension sociale du travail.
La volonté de l’ARACT d’introduire le secteur public aux côtés du secteur privé trouve son fondement dans la dynamique solidaire qui caractérise le développement durable. Comment participer à une évolution significative des comportements si la démarche ne concerne qu’une partie du monde du travail, les entreprises privées? Comment produire l’interaction nécessaire à l’émergence de nouvelles pratiques dans le travail en Martinique ? L’ARACT Martinique a innové, en s’intéressant également aux collectivités publiques. C’est ainsi que très vite, elle a abandonné la notion de RSE, pour épouser et habiter pleinement celle de Responsabilité Sociétale des Organisations (RSO) afin de déployer au sein des entreprises, des collectivités publiques, des associations, la pratique de l’évaluation des comportements « sociétalement responsables ». Y.F LIVIAN (1999), en s’appuyant sur la définition du Petit Robert qui précise que l’organisation est une association qui se propose des buts déterminés, souligne qu’elle doit être relativement durable (un attroupement n’est pas une organisation, même quand il a des buts précis), présenter une certaine division des tâches et des règles de fonctionnement.

II.2 Les conditions de travail en questions.
Comment produire en mettant les salariés au centre des préoccupations ? Cette question qui conduit à s’interroger sur la notion de conditions de travail induit la recherche d’un « mieux être » au travail. Si dans les représentations, les conditions de travail consistent en l’aménagement des lieux et espaces de travail, c’est-à-dire la dimension physique du travail, pour le réseau ANACT la réalité des conditions d’exercice du travail est beaucoup plus vaste. Pour apprécier les conditions de travail, il importe de considérer également :
- La dimension organisationnelle qui invite à se pencher sur la santé et les risques professionnels, la pénibilité, le stress, les questions de harcèlement, les besoins en compétences, la reconnaissance des compétences, l’application des conventions collectives, les classifications, l’égalité et la mixité professionnelles, l’insertion des personnes handicapées, l’utilisation des contrats en alternance. En somme, toutes les questions qui irriguent la vie d’une organisation de travail et qui donnent sens au collectif de travail.
- La dimension « relations sociales » qui consiste à développer le principe de la concertation dans le fonctionnement de l’organisation de travail. La concertation se distingue de la négociation, en ce sens qu’il ne s’agit pas de mettre en place les mécanismes de résolution de conflits, ni de produire des règles et de décliner des accords pour la mise en place de ces règles. Il s’agit d’impliquer les salariés (quel que soit le niveau hiérarchique) dans les projets de l’organisation de travail afin de recueillir leurs avis (qui peuvent être suivis ou pas), ce en dehors de tout conflit, toute tension. Contrairement à la négociation qui requiert des salariés dûment mandatés par leurs pairs pour négocier (délégués du personnel, délégué syndical), la concertation implique certes, cette catégorie de salariés, mais s’ouvre également à d’autres salariés. La négociation est un acte prévu par la loi, alors que la concertation est une pratique intégrée aux principes de management. La concertation permet à l’ensemble des salariés d’habiter pleinement leur environnement de travail et développe le sentiment d’appartenance au collectif de travail. La reconnaissance et la considération deviennent des principes éthiques.

II.3 Dialectique entre conditions de travail et développement durable : la recherche d’indicateurs.
Les conditions de travail constituent l’expression de la dimension sociale du développement durable. Aussi, vouloir apprécier le mieux-être au travail nécessite la déclinaison d’indicateurs qui traduisent le niveau des conditions de travail. L’ARACT a mis en évidence neuf indicateurs pour exprimer cette réalité. Il s’agit de l’organisation du travail (identification des rôles et missions de chacun, du pouvoir hiérarchique et des délégations), de l’égalité des chances entre hommes et femmes, de l’action en faveur de l’emploi des travailleurs handicapés, du développement de la connaissance des salariés (faciliter l’accès au savoir et à la culture), de la valorisation de l’emploi et de la compétence (reconnaissance de chacun dans la chaîne de réussite…), de la gestion du risque (identification et évaluation des risques économiques pouvant porter préjudice aux salariés), de l’hygiène de la santé et de la sécurité, des relations sociales (dynamique de concertation et de co-construction), de l’amélioration des conditions de réalisation du travail. Ces indicateurs constituent la base permettant au collectif de travail de fonctionner dans le respect des salariés. Or, les diagnostics réalisés par l’ARACT au sein des entreprises font apparaître un écart important entre cette base et les pratiques. A titre d’illustration, en matière de santé et sécurité, la loi fait obligation aux entreprises d’élaborer un document qui retrace l’ensemble des risques et dangers auxquels sont confrontés les salariés et de mettre en place un plan d’action afin de les lever. Cette obligation est un critère qui compose l’indicateur « hygiène, santé, sécurité ». Condition de base de l’exercice de l’activité « travail », on peut se demander, en quoi ce critère est-il pertinent pour apprécier la dynamique de développement durable ? Le développement durable constituerait-il une opportunité pour l’application du droit dans les organisations de travail ? Or, s’inscrire dans une démarche de développement durable, c’est aller au-delà des obligations légales. Ce constat permet-il d’expliquer en partie, les tensions très fortes qui existent dans les relations de travail en Martinique ?
Dans ce cadre, le développement durable épouse la logique de l’approche systémique qui permet de procéder aux réajustements nécessaires du système libéral. Quelle est donc la valeur ajoutée pour la société martiniquaise, sinon celle de tenter de se mettre en conformité avec le droit du travail et d’amener à faire prendre conscience que la fin ne peut plus justifier l’utilisation de n’importe quels moyens ? Si cet aspect est important, il ne peut traduire la dynamique du développement durable dans les organisations de travail et sur le territoire.


CONCLUSION

La partie patronale peut se satisfaire de cette clé d’entrée du développement durable, qui ne bouscule pas le fondement du système libéral. Pour la partie salariale, l’utilisation du développement durable sous cette forme n’est qu’un moindre mal, puisqu’elle peut aider à faire progresser les conditions d’exercice de l’activité travail. En effet, l’existence des syndicats de salariés se justifie en grande partie dans des approches idéologiques qui sont en rupture avec le système libéral. La question de la répartition de la richesse, l’idée de justice distributive portée par le développement durable participent du discours des organisations syndicales. Or, on en est loin. Il y a sans doute un chantier à ouvrir sur le sens et la forme que pourrait revêtir la justice distributive, principe de base du développement durable, dans l’espace économique, plus particulièrement dans l’entreprise maillon du système libéral.
Comment amener le développement durable à sortir de la théorie de l’ordre pour épouser les contours de la théorie de l’innovation ? Comment sortir de la régulation de contrôle pour construire les paramètres de la régulation innovation ? Aujourd’hui, l’estampe du développement durable ne semble pas relever d’une véritable prise de conscience pour un choix de société. Si tel était le cas, les indicateurs permettant d’apprécier la dynamique du développement durable s’en trouveraient modifiés. Pour preuve, dans le cadre des appels d’offres de l’Etat et des Collectivités Territoriales, en dehors des obligations fixées par la loi aux entreprises d’être à jour de leurs cotisations fiscales et sociales, il ne leur est fait aucune obligation prouvant leur inscription dans une démarche de développement durable.


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